Alors que les combats franchissent une nouvelle ligne rouge avec la chute d’Uvira entre les mains du M23/AFC, une question brûlante s’impose : que veut réellement Kigali ? Tandis que plusieurs gouvernements occidentaux somment le Rwanda de « cesser immédiatement » ses opérations offensives, Kinshasa étouffe sous la tension, à peine une semaine après la signature d’un accord de paix censé ouvrir une ère d’apaisement. Entre incohérences diplomatiques, avancées militaires fulgurantes et un silence dérangeant de Paul Kagame, l’heure est à la réflexion. L’Est du Congo est-il victime d’une stratégie régionale froide, calculée et assumée ?
Une analyse signée Giscard Azenge, journaliste et éditeur de E-news.net.
La chute d’Uvira aux mains du M23/AFC marque une nouvelle escalade dans la crise sécuritaire de l’Est de la République démocratique du Congo. Cette avancée éclair des rebelles, soutenus par les Forces de défense rwandaises selon de nombreuses sources internationales, a immédiatement entraîné une réaction ferme d’un groupe de gouvernements occidentaux États-Unis, France, Belgique, Royaume-Uni, Suisse, Suède, Danemark, Pays-Bas, Allemagne et Union européenne. Tous appellent Kigali à « cesser immédiatement » ses opérations offensives, rappelant les heures sombres de la prise de Goma en 2012, marquées par des exactions massives et des déplacements forcés de civils.
Ces États, réunis au sein du Groupe de contact international pour la région des Grands Lacs, voient dans l’attaque contre Uvira une rupture brutale de l’équilibre fragile laborieusement négocié depuis plusieurs mois. Car cette crise éclate alors même qu’un accord de paix a été signé le 04 décembre dernier, laissant espérer une détente progressive entre Kinshasa et Kigali. Une semaine plus tard, les réalités du terrain viennent brutalement contredire les engagements diplomatiques.
À Kinshasa, la tension est palpable. Le Président Félix Antoine Tshisekedi, qui avait mis beaucoup de capital politique dans la voie diplomatique, apparaît secoué par cette volte-face militaire. La question devient légitime : Paul Kagame joue-t-il un double jeu ? Entre engagement officiel dans des processus de paix et déploiements de troupes par procuration, le décalage crée le malaise. Certains y voient une stratégie de pression, d’autres un calcul géopolitique visant à redessiner les rapports de force à la frontière.
L’opinion congolaise, quant à elle, ne s’y trompe pas. Le sentiment de trahison est profond, alimenté par les violences répétées, les déplacements massifs et la perception grandissante d’une impunité internationale dont bénéficierait Kigali. Les mots mêmes que posent certains diplomates occidentaux « cessez immédiatement », « opérations offensives », « prise par la force » montrent l’urgence et la gravité du moment.
Mais au-delà de l’émotion, une question de fond demeure : l’Est de la RDC peut-il réellement se stabiliser tant que les agendas régionaux restent invisibles, complexes et concurrents ? Le rôle du Rwanda dans le financement, l’encadrement ou l’orientation politique du M23/AFC ne cesse d’être dénoncé, mais les mécanismes de dissuasion restent faibles. Les appels internationaux semblent peiner à produire des effets concrets, comme si la guerre dans les Kivu s’était installée dans une zone grise diplomatique, tolérée par certains, redoutée par d’autres.
La chute d’Uvira pourrait bien constituer un tournant. Non seulement parce qu’elle met en péril des centaines de milliers de civils, mais surtout parce qu’elle vient exposer, à nouveau, la fragilité des solutions diplomatiques proposées jusqu’ici. Les images de Goma en 2012 hantent encore les esprits : pillages, assassinats, humiliations publiques. L’histoire bégayera-t-elle ?
À cette question, une autre s’ajoute, plus provocatrice mais tristement actuelle :
Paul Kagame est-il l’architecte d’une stabilité régionale revendiquée… ou le stratège méthodique d’une déstabilisation assumée dans l’Est du Congo ?
La réponse, pour l’instant, reste suspendue aux événements qui se jouent sur le terrain.
